Donner gratuitement, à quoi ça sert?
Imaginez un repas de groupe où les organisateurs divisent les conviés en deux sous-groupes. Les uns mangeront à table, une belle table joliment décorée avec des surprises gastronomiques délicieuses, du bon vin et un service parfait. Les autres sont priés de s'asseoir à même le sol et de manger les restes, s'il y en a. Les deux groupes sont dans la même salle…
Nous avons fait cette expérience avec un groupe d'adolescents conviés à une rencontre à l'église. Bon, il s'agirait d'un repas tiré-des-sacs, mais même dans ce cas de figure, les réactions ne se sont pas faites attendre…
Sentiments d'injustice, culpabilité des conviés à la table qui jetaient des friandises aux pauvres assis parterre, révolte des mis-à-part défavorisés, insultes et incompréhensions… notre but était atteint!
Après un débriefing nécessaire dans ce genre d'expérience, nous avons demandé aux jeunes de lister les privilèges qu'ils reconnaissaient avoir en Suisse: parmi leurs réponses: avoir une maison, de la nourriture, du superflu en abondance (quoi que souvent ils indiquaient que pour eux c'était vital…), des soins médicaux, la paix dans le pays. On aurait pu encore ajouter le droit de vote grâce à la démocratie, le droit à l'éducation généralisée et gratuite, la liberté de culte, d'opinion et d'expression par exemple.
Ensuite, dans une deuxième colonne, nous avons proposé de lister les privilèges des personnes du Tiers-Monde. Ils ont séché un moment (et c'était bien à mon avis)… Ils ont dit que souvent, ils avaient du soleil toute l'année (on ne s'est pas étendu sur le sujet car il y aurait bien à dire et les clichés sont tenaces), qu'ils vivaient de manière plus forte les relations interpersonnelles et de groupes et que la famille avait un tout autre sens et un autre rôle que sous nos latitudes. On aurait pu aussi ajouter l'adage africain connu qui dit: En Europe, vous avez la montre, chez nous, on a le temps...
Apprendre ou découvrir les enjeux des différences de privilèges, c'est aussi se demander si nous "le valons bien" comme dit la publicité pour un shampoing… Méritons-nous nos privilèges? Et eux, méritent-ils de ne pas en avoir? Est-ce une fatalité? Ou pouvons-nous avoir un rôle actif pour un changement profond dans un souci de justice et d'équité?
Dans ce registre, l'Abbé Pierre a été un pionnier de la bataille contre la pauvreté en hiver 1954. Nous avons passé alors un extrait du film sorti en DVD (de Denis Amar avec Lambert Wilson et Claudia Cardinale). C'était l'occasion d'une bonne prise de conscience du problème des démunis dans un monde riche et insouciant. Je vous conseille de le voir si le sujet vous intéresse.
Mais en fait, pourquoi donner? Pourquoi se soucier des autres si on a tout ce qu'il nous faut et même plus?
Revenons au cœur de l'Evangile: Christ s'est entièrement donné pour nous, sur la Croix. Il n'a pas hésité à tout abandonner pour nous: son royaume de paix, son trône puissant, sa gloire universelle, son bien-être au ciel. Il a choisi délibérément de sortir de son confort parce qu'il avait compassion de nous qui étions éloignés de Dieu par nos actes, par nos péchés. Etant bénéficiaires de ce don gratuit, comment ne pas à notre tour partager ce que nous avons reçu gratuitement? Ce serait tout à fait injuste car nous ne méritons pas plus cette grâce que ceux qui ne bénéficient même pas des privilèges matériels. Rappelons-nous de la parabole de l'homme à qui le juge a remis l'immense dette et qui n'a pas fait grâce à un pauvre qui lui devait quelques sous (Mat. 18, 23-35).
D'autre part, l'exemple des premiers disciples nous rappelle qu'"il y a plus de joie à donner qu'à recevoir" (Ac20,35). C'est un échange interne: telle la mer qui reçoit de l'eau des torrents et transmet cette eau à d'autres mers, permettant l'échange entre ciel et terre (la pluie). A l'inverse, la Mer Morte a tout reçu du Jourdain mais ne transmet rien. On la dit morte car rien ne peut y vivre, rien. Donner et recevoir sont la respiration de notre vie. Pour donner, il faut avoir fait l'expérience intime de quelqu'un qui nous a donné sans rien attendre en retour. C'est le cas de chaque chrétien qui a reçu Jésus dans sa vie.
Il y aura toujours ceux qui se demandent s'ils y a un avantage à donner, s'ils en retirent tout de même quelque chose: A mon avis, chercher à améliorer la condition de ceux qui souffrent ou qui n'ont rien améliore notre estime de soi. Partager, ne pas être égoïstes, faire le bien est un puissant remède contre le sentiment d'impuissance et d'inutilité… Il en est de même lorsqu'on fait un acte de justice tel que donner ou partager. On devient alors capable de partager les bienfaits de Dieu reçu purement gratuitement et par grâce.
Et quels sentiments sont liés au dons gratuit?
- On bénéficie de la Paix dans son cœur car on est en accord avec les principes bibliques
- On nourrit un sentiment de fierté et de justice active
- On contribue à la venue du Royaume de Dieu sur terre
Que peut-on faire pour donner gratuitement ici et maintenant?
Donner
- Du temps - discussion et écoute attentive par exemple
- De l'aide concrète - services, aider à faire traverser la route, donner un renseignement, laisser sa place dans le tram, porter le sac de commission, etc…
- De l'argent - à son niveau avec son argent de poche ou l'argent de son travail.
- Des cadeaux pas attendus, des créations, des dessins, des bricolages, des friandises
- Téléphoner ou faire des visites à des personnes seules
- Offrir un sourire, un regard gentil
Partager ce qu'on a: de notre superflu et de notre nécessaire… c'est toute une philosophie de vie… en accord avec la Parole de Dieu.
Celui qui retient la grâce juste pour lui-même n'en verra malheureusement pas les effets autour de lui et à long terme: donner, c'est un investissement intelligent! Donner, c'est vivre avec le monde. Jésus a dit: pleurez avec ceux qui pleurent et réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent… c'est valable aussi dans le domaine du don: si tu connais des besoins autour de toi et que tu t'en détournes, tu as malheureusement perdu une occasion de vivre la parole de Jésus dans Matthieu 25,34 à 40:
"Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde.
Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi. Les justes lui répondront: Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire? Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu? Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi? Et le roi leur répondra: Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites".
Veuillons donc les uns sur les autres avec une entière persévérance, au près comme au loin; dans les petites comme dans les grandes choses, selon ce qui nous a été donné de faire, de dire ou de prier… Mais ne fermons pas les yeux sur l'évidence d'un monde où même la création (la nature) soupire après la manifestation de la gloire de Dieu (Rom. 8.22).